Devenir libre 



   Nous sommes tous épris de liberté, mais savons-nous apprécier et utiliser à bon escient l'autonomie dont nous disposons, et qui est la condition sine qua non de l'expression de notre individualité ? Jusqu'à un passé relativement récent, la liberté individuelle était fortement entravé par la puissance des liens sociaux et familiaux, par le poids des traditions et le caractère autoritaire des systèmes politiques. Aujourd'hui, nous avons en Occident une chance extraordinaire, celle de pouvoir effectuer nos propres choix d'existence. Nous pouvons décider de notre métier et de notre lieu de vie, changer de ville ou de pays, choisir notre conjoint, assumer le fait de fonder une famille ou de ne pas avoir d'enfants. De la même manière, nous avons le droit d'adhérer librement, en conscience, aux valeurs qui nous semblent les plus justes pour guider notre vie. Nous pouvons choisir d'avoir une religion ou de ne pas en avoir, de suivre telle ou telle voie spirituelle. Cela nous semble banal. Pourtant, n'oublions pas que dans beaucoup de pays, aujourd'hui encore, la religion et les normes morales sont imposées par les autorités politiques et religieuses conjuguées. Celui qui les transgresse ou, pis encore, refuse d'y adhérer au nom de sa liberté de croyance ou de convictions est puni par la loi, et peut même subir la peine de mort. Cette liberté de croyance est une conquête fondamentale de la modernité, un héritage des Lumières qui, en Europe, au XVIIIè siècle, a fortement ébranlé la toute-puissance de l'Église et son alliance avec les pouvoirs politiques.

   Cependant, aussi importante soit-elle, la liberté de choix et de conscience ne suffit pas, à elle seule, à nous rendre pleinement libres. Il existe en effet une autre forme d'aliénation
 : L'esclavage intérieur. J'entends par là notre soumission, notre abdication devant nos passions, nos désirs conscients et inconscients, devant nos liens intérieurs refoulés. Cette aliénation nous rend prisonniers de nous-mêmes. Prenons le temps de nous observer. Peu, parmi nous reconnaîtraient en toute honnêteté qu'ils ont réussi à gagner entièrement leur liberté intérieure. Nous sommes tous conditionnés par des préjugés, des besoins, des désirs ou des aversions parfois si violents qu'ils envahissent notre espace de liberté. Nous avons tous, à des degrés divers, des mauvaises habitudes dont nous sommes devenus les esclaves, nous empêchant d'être entièrement nous-mêmes et d'établir une relation fluide avec les autres. Ces entraves intérieures sont des chaînes aussi épaisses que celles qui, dans les régimes totalitaires, rendent physiquement prisonniers.

   Comme je l'ai montré dans un précédent ouvrage, la notion de liberté intérieure est au cœur des enseignements du Bouddha, de Socrate et de Jésus. Si ces trois maîtres de sagesse entendent libérer l'individu des chaînes du groupe et du poids de la tradition, ce n'est pas simplement pour le rendre politiquement autonome, mais pour qu'il puisse accomplir un chemin de libération intérieure. Aux yeux du Bouddha, la vraie liberté est celle que chaque être humain doit acquérir en combattant ses passions, ses désirs, ses envies, qui sont, de fait, les chaînes qui le lient à la roue du samsara. Tout son enseignement tient en quatre vérités sur la soif et l'attachement qui lient l'individu à la ronde infernale des renaissances. Pour Socrate, c'est l'ignorance qui est cause de tous les maux
 : l'erreur, l'injustice, la méchanceté, la vie déréglée – toutes choses qui font du tort à autrui, mais surtout à soi-même. C'est par ignorance, en somme, que les hommes font leur propre malheur. Et c'est par la connaissance de soi et de la vraie nature des choses que l'homme se libérera du vice et du malheur. Celui qui a accédé à la connaissance du vrai, du juste, du bien, ne peut que devenir un homme bon et vertueux.

   Le message de Jésus entre en résonnance avec ceux de Socrate et du Bouddha
 : « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples et vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera », promet-il à ceux qui l'écoutent. Et il ajoute : « Quiconque commet le péché est esclave. » Le mot « péché » est tellement connoté, après deux milles ans de christianisme, qu'il est difficile d'entendre de manière neuve ce qu'il signifie dans la bouche de Jésus. La tradition chrétienne a établi au fil des siècles une liste de péchés, dont les fameux sept péchés capitaux qui mènent en enfer : La paresse, l'orgueil, la gourmandise, la luxure, l'avarice, l'envie. Le mot « péché » est la traduction du mot latin peccatum, qui signifie faute. Il est lui-même la traduction du grec biblique hamartia, qui signifie déficience ou erreur, et qui est à son tour la transcription du mot hébraïque hatta't, qu'il faudrait traduire au plus juste par l'expression « manquer la cible ». Pécher, c'est se tromper de cible, mal orienter son désir, ou bien ne pas atteindre le véritable objectif visé. Dès lors qu'on agit mal, on est dans l'erreur et on est séparés de la vérité, donc de Dieu. Certes, les fameux sept péchés capitaux font partie des errements qui peuvent éloigner de Dieu. Mais si Jésus ne va pas à l'encontre de la Loi, il entend lui conférer une profondeur et une résonance personnelles et intérieures. Il n'est pas venu ajouter des lois nouvelles ou définir une liste de péchés, mais montrer que tout véritable péché se définit à l'aune de l'amour, et que ce n'est pas par peur de l'enfer qu'il ne faut pas commettre de faute, mais par peur de causer son propre malheur et le malheur d'autrui en s'éloignant de la vérité. En somme, c'est par amour et par intelligence qu'il convient d'éviter le péché. Après avoir longuement cheminé, après avoir fauté et s'être relevée, l'âme n'est plus tentée par le péché, car elle apprend à en connaître la nature nuisible. Dès lors qu'il retrouve l'accès à l'amour et à la vérité, l'homme sort de l'aliénation : il renoue avec sa source, il n'est plus coupé, enfermé sur lui-même, dans l'erreur ou l'égoïsme.

   Le Bouddha, Socrate et Jésus s'accordent donc pour affirmer que l'homme ne naît pas libre, mais qu'il le devient en sortant de l'ignorance, en apprenant à discerner le vrai du faux, le bien du mal, le juste de l'injuste
 ; en apprenant à se connaître, à se maîtriser, à agir avec sagesse et compassion.

   Avec la question de la liberté se pose la question du choix. Nous vivons en effet dans des sociétés qui nous offrent quantité de possibles. Or, paradoxalement, cette grande liberté de choix peut être perverse et oppressante
 : l'incapacité de choisir aliène la liberté et l'excès de choix écrase l'individu. Il n'y a pas si longtemps de celà, la connaissance conditionnait le destin individuel : on héritait du métier de son père et on se conformait aux modes d'existence de sa catégorie sociale. Aujourd'hui, on peut choisir son métier, son lieu de vie, on peut même changer de sexe par opération chirurgicale. Les contraintes du passé n'étaient peut-être pas épanouissantes, mais elles avaient l'avantage d'être rassurantes. Elles offraient un enracinement et des repères stables aux individus. L'éventail des possibles qui se présente désormais à nous, à tous les moments de notre vie, peut, à l'inverse, être source d'angoisse. Nous pouvons être parfois tentés de tout accumuler, de ne renoncer à rien : or à vouloir tout entreprendre on ne réussira rien, sinon à vivre dans l'épuisement et dans la tourmente du non-accomplissement.

   L'abondance des possibles peut recéler un autre danger
 : celui d'être écrasé par la difficulté de choisir et de s'enfermer dans la dépression. Beaucoup de jeunes se retrouvent aujourd'hui devant un dilemme : ils aspirent à se réaliser et à s'épanouir, ce qui est le mot d'ordre de notre monde moderne, et en même temps ils n'arrivent pas à savoir ce qui est bon pour eux, à trouver leur voie, à effectuer de bons choix. Ils n'arrivent pas non plus à se discipliner et à devenir suffisamment vertueux pour réussir dans des voies exaltantes, mais exigeantes. Ils aspirent à tout et ne parviennent à rien, ou à pas grand-chose. Du coup, certains n'ont plus goût à rien, tandis que d'autres sombrent dans la drogue ou l'alcool, ils « zonent », vivotent, font un peu de musique ou d'informatique sans jamais aller jusqu'au bout d'un dessein qui exigerait d'eux de persévérer. Ils sont littéralement déprimés.

   Le philosophe et historien Alain Ehrenberg a fort bien montré que si la névrose, c'est-à-dire le conflit psychique entre nos désirs et les interdits moraux étaient la pathologie dominante des sociétés occidentales à l'époque de Freud et jusqu'à la fin des années 1960, il en va tout autrement depuis Mai 68 et la libération des mœurs. L'individu ne soufre plus aujourd'hui de trop d'interdits, mais de trop de possibles, d'une injonction de perfommance et d'autonomie trop lourde. Aujourd'hui, cette forme de dépression, qui touche de plus en plus d'adolescents et de jeunes adultes, constitue l'un des symtômes de l'incapacité à se réaliser, à être soi-même.  



Frédéric Lenoir (Extrait de son livre « Petit traité de vie intérieure », que nous vous recommandons)

 
 

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